Céramique "alimentaire" ??

"Faire des émaux" n'est pas comparable à "faire de la pâtisserie" - et choisir des ingrédients bio pour ensuite les mettre dans des bols qui relargueront des métaux lourds : cherchez l'erreur...

Alors lorsque la question de "l'alimentarité d'un émail" est posée, c’est un premier pas : la prise de conscience du fait qu’une surface émaillée peut relarguer des composants dans la nourriture, au contact de celle-ci. 

Les photos ci-dessous montrent un même bol, à la sortie du four, puis quelques jours plus tard, après avoir contenu des olives en saumure au frigo (merci André pour les photos). 

Au contact de l’acide, la céramique peut en effet relarguer des doses plus ou moins grandes d’éléments divers. Or la majeure partie de notre nourriture a un pH acide : songez à une vinaigrette ou une sauce tomate, aux olives en saumure d'André, au jus de citron bien sûr – et que dire du citron confit, car le sel contribue également à fortement fragiliser les surfaces céramiques.

C’est du reste une sauce tomate ainsi qu’une solution d’acide acétique (vinaigre) qui a été utilisée par le labo chargé d’effectuer une étude de relargage pour la Commission européenne. Cette étude n'est pas facile à lire quand on n'est pas statisticien mais très intéressante quand on s'accroche, et elle est téléchargeable ici : https://publications.jrc.ec.europa.eu/repository/handle/JRC108092

 

Alors si vous créez de la vaisselle, vous devez comprendre qu’on ne peut pas faire n’importe quoi. Vous êtes responsable de créer des surfaces aussi inertes que possible, de sorte que vos créations ne soient pas source d’une toxicité chronique pour les utilisateurs. Cette toxicité est insidieuse car elle procède par accumulation. Et attention : il est important de savoir que ce relargage n'est pas toujours visible à l'oeil nu. Le "test du citron" ou "du vinaigre", (qui consiste à observer s'il y a modification ou pas de l'émail après quelques heures de contact), n'est pas suffisant pour être certain qu'un émail est inerte.  Aussi dans mes cours je fais la distinction entre « convient à l’usage alimentaire » et l’inertie.

La notion "convient pour aliments" est une notion juridique

Le caractère dit « alimentaire » d’une surface est défini par des règlements assortis de directives, avec comme conséquence des variations d’un pays à l’autre. Ainsi par exemple en Belgique actuellement seuls le plomb et le cadmium sont visés par la réglementation européenne. En Autriche, outre le plomb et le cadmium, l’antimoine, le zinc et le baryum sont contrôlés. En France, cobalt, aluminium et arsenic sont dans le viseur en plus du plomb et du cadmium, en Finlande c’est le chrome et le nickel. La Hollande détient le record de la liste la plus longue puisque sont contrôlés (toujours en plus du plomb et cadmium) : le cobalt, l’arsenic, le baryum, le chrome, le bore, le mercure, le lithium, le rubidium, le sélénium et le strontium.

 

Bref je ne vais pas dresser la liste de tous les pays, mon objectif est de vous faire comprendre que les éléments contrôlés dans certains pays ne sont pas les mêmes dans d’autres pays. En plus d’un pays à l’autre les seuils à ne pas dépasser – ce qu’on appelle les « limites de migration », ne sont pas partout identiques. En résumé le critère « convient pour usage alimentaire » est un critère JURIDIQUE et peut varier d'un pays à l'autre. 

 

Pour l’Europe voyez la "directive 2005/31/CE" (mots clés à mettre dans votre moteur de recherche, je n'arrive pas à créer le lien mais on le trouve facilement)  et pour la France – entre autres – la note d’information n°2004-64 de la DGCCRF www.club-mcas.fr/pdf_public/NI2004-64.pdf  (à partir de la page 20 pour la céramique). Ces textes sont arides  quand on n'est pas juriste, raison pour laquelle on les décortique pour vous dans la formation "sécurité, éco-responsabilité et réglementation".

Et les émaux "prêts à l'emploi" ?

Palette d'émaux prêts à l'emploi dans un catalogue, qui font penser à des échantillons de peinture
Emaux prêts à l'emploi dans un catalogue

Quand on me demande si les émaux prêts à l’emploi et vendus comme « convient à l’alimentaire » sont fiables, que répondre ? Que je n’en connais pas la composition, que le critère « alimentaire » est une notion juridique, et que la façon dont l’émail sera cuit, le type de tesson, la température réellement atteinte dans le four, voire les pièces voisines (particulièrement si elles contiennent des éléments susceptibles de se volatiliser durant la cuisson), ou les superpositions éventuelles… sont des variables qui peuvent influencer la fusion. Et que donc seule une analyse de laboratoire réalisée sur une pièce après cuisson pourra établir de façon certaine qu’il n’y a pas de migration d’éléments dangereux. Ensuite il faudra dans l’atelier qu’il y ait de « bonnes pratiques », à savoir des conditions de façonnage, émaillage et cuisson identiques pour les pièces suivantes : même tesson, même épaisseur, même température… si on veut offrir une vraie garantie à l’utilisateur.

L'inertie est le Graal...

Au vu des connaissances actuelles, démontrées par de très nombreuses analyses scientifiques réalisées durant les 15 dernières années, le bon sens invite à créer des surfaces aussi inertes et stables que possible.

Le lave-vaisselle : agressions chimiques répétées sur les surfaces émaillées
Le lave-vaisselle : agressions chimiques répétées

Dans les pays occidentaux, nos habitudes alimentaires ont pour conséquence que nous apprécions manger sur des surfaces lisses, qui doivent supporter des couverts métalliques, ainsi que l’usage du lave-vaisselle, voire du four à micro-ondes ou du four vapeur, voire même du congélateur. Ce sont des contraintes énormes. Le lave-vaisselle par exemple va soumettre les surfaces à des agressions chimiques répétées de soude portée à haute température : ce lavage chimique doit remplacer un lavage mécanique, à savoir éponge et savon vaisselle, avec frottage et parfois grattage manuel. Aussi, l'inertie est LE critère à privilégier. 

 

La connaissance de vos matières premières additionnée d'un peu de bon sens permet de faire des choix : si dans la composition de vos émaux vous ne faites entrer aucun élément à risque, un relargage sera moins probable. Notez que même avec un choix sensé de matières premières, à partir du moment où vous commercialisez vos pièces, un certificat de conformité accompagné d’une analyse de laboratoire reste obligatoire : voir le règlement CE 1935/2004 de l’U, ensuite les mesures d’application sont variables selon les pays.

 

En outre il semble que la présence de certains éléments peut influencer la migration d'autres éléments en déstabilisant l'émail : je pense en particulier au cuivre et au zinc. J'ai beau chercher dans la littérature ou poser cette question à mes contacts spécialisés, ces facteurs d'interactions croisées sont mal connus et non documentés, ce sujet étant terriblement complexe (si vous avez des références d'études scientifiques sur le sujet, surtout contactez-moi !)

 

Enfin, dans le cas où votre fournisseur ne vous a pas fourni les analyses suffisamment précises et correctes de vos matières premières (les fameuses « fiches techniques »), on peut avoir des surprises.  Car il peut arriver - par exemple - qu’on n’ait pas utilisé d’arsenic dans un émail et que l’analyse de laboratoire en trouve : dans ce cas une des matières premières en contenait forcément plus qu'à l'état de "traces", à l’insu du céramiste (expérience vécue).

A toutes fins utiles, je rappelle un précédent article dans lequel je détaille comment des bains d’acide citrique peuvent réduire les relargages successifs.

Choisir peu de matières premières... et bien les choisir

Lorsqu’on a été habitué à « tout utiliser » dans un atelier, sans se poser de questions, on peut ressentir ces réglementations comme terriblement frustrantes et limitantes. Il n’est pas toujours facile de se remettre au travail pour créer de nouvelles surfaces personnelles – il est encore moins facile de remettre en question des années de pratique. C’est vrai. Ce sera pourtant le prix à payer pour passer le cap de la nouvelle réglementation européenne qui est en train de se mettre en place et mieux vaut s’y préparer.

Connaître et comprendre comment composer ses émaux et comment mener correctement une cuisson est crucial et ça ne s'improvise pas si on veut créer des pièces qui seront en contact avec des nourritures ou boissons.

Simplicité volontaire et résultats spectaculaires

J’observe que les étudiants qui sont informés dès le début de leur pratique professionnelle choisissent très souvent de travailler avec un nombre limité de matières premières : celles qui présentent le moindre danger à la manipulation dans l’atelier, et qui présentent le plus faible risque de relargage. Ils intègrent de plus souvent d’autres critères de choix des matières premières qu’ils souhaitent utiliser, tels que les critères environnementaux, voire éthique et politiques. Et en menant des recherches technologiques ciblées, ils obtiennent des surfaces qui non seulement correspondent aux critères d’inertie mais qui en plus sont belles et… personnelles ! Et souvent les matières premières utilisées sont – cerise sur le gâteau – parmi les moins chères.

 

Dans la mesure où les possibilités sont énormes, appliquer des choix de simplicité volontaire aboutit souvent à une plus grande finesse dans les résultats, avec comme résultats collatéraux une meilleure protection de la santé des céramistes (qui sont encore bien plus exposés que les utilisateurs de leur vaisselle) et un plus grand respect de l’environnement.

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Qui suis-je ? Joëlle Swanet, Professeure de Technologie céramique.
"Expliquer des phénomènes complexes dans un langage accessible à tous est un métier que j'adore".

 

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Joëlle Swanet

Professeur Technologie de la céramique & Slow Throwing

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